Peut-on faire confiance au bio de supermarché ? Consommer mieux #1

SÉRIE « Où faire ses courses pour consommer mieux ? » : La bio de supermarché.

Crise agricole, crise environnementale, scandales sanitaires et sociaux… Notre mode de consommation pose problème, mais comment changer ? Où peut-on acheter sain, éthique et écologique ? Les principes de la grande distribution sont-ils foncièrement incompatibles avec la philosophie du bio ? Peut-on faire confiance aux produits que l’on trouve dans les rayons des moyennes et grandes surfaces ?

Ou et le fromage?

Si je vous dit bio, vous pensez aussitôt magasins spécialisés, bobos, centre-ville, hors de prix, bouffeurs de graines. Vous n’avez pas totalement tort… mais plus tout à fait raison. L’essor de ce secteur montre que les questions de santé et d’environnement ne sont pas des préoccupations réservées aux hippies ou aux cadres sup’.

En 2015, le marché de la bio représente 5,5 milliards d’euros de chiffre d’affaire, une croissance de 10% par rapport à l’année 2014 (d’après l’Agence Bio). Tous les médias vous le disent : le bio « ne connaît pas la crise ». Pourquoi ce succès ? La recette est sans doute un mélange de lasagnes au cheval, de hashtags #healthy, de foodporn bien instagrammé, d’Élise Lucet et de Nicolas Hulot. Ou quelque chose dans le genre.

Face à une telle déferlante, la grande distribution ne pouvait pas rester les bras croisés. Elle a donc déployé ses méthodes pour conquérir ce marché florissant, et force est de constater qu’elle y parvient : en valeur, 46% des produits bio vendus en France le sont dans les grandes et moyennes surfaces, devant les magasins spécialisés (36%) et la vente directe (13%).

Consommer mieux : sain, éthique, écologique

Avant de vous embarquer dans mes réflexions, j’aimerais éclaircir un point. Que signifie « consommer mieux » ? La semaine dernière, je vous invitais à faire le tri dans vos idées et mieux définir ce qui importait à vos yeux. Mais comme ici c’est moi le commandant de bord, voici ma sainte trinité :

  • Sain : Le produit doit respecter ma santé, en étant exempt de substances néfastes, allergènes, cancérigènes, toussa toussa, mais aussi en m’apportant des bienfaits, c’est-à-dire des nutriments dans le cas des aliments, ou des substances actives efficaces s’il s’agit de produits cosmétiques, ménagers, etc.
  • Éthique : Le producteur (et ses employés s’il en a) doit être correctement rémunéré. En tant que consommatrice, j’accepte de payer plus cher que dans le système conventionnel… À condition que ce ne soit pas les distributeurs et autres intermédiaires qui s’en mettent plein les fouilles, en s’octroyant de généreuses marges sur le dos des producteurs et des consommateurs. L’origine des marchandises peut être tracée et les conditions de fabrication sont transparentes.
  • Écologique : Les conditions de production, de transformation, de transport et de distribution doivent respecter l’environnement. C’est bio donc, mais aussi local (et de saison), les sols/les bêtes sont bien traités.

À mes yeux, ces trois principes définissent vraiment l’esprit et la philosophie du bio, celui dont on rêve en passant à la caisse. Mais ce n’est pas forcément ce que garantit le label.

Et c’est bien là que les Athéniens s’atteignirent, que les Perses se percèrent et que les Hippies pinaillèrent.

Le bio de supermarché : globalement moins cher qu’ailleurs… mais pas à n’importe quel prix

Toujours selon l’Agence Bio, à l’exception des fruits et légumes (qui sont moins chers quand achetés directement au producteur), c’est dans les moyennes et grandes surfaces que les prix des produits bios sont les plus bas.

Pourquoi le bio de supermarché est-il moins cher que celui des magasins spécialisés ? En fait, les prix bas, c’est leur domaine, aux moyennes et grandes surfaces. Pour y parvenir, elles achètent… à des prix bas. Pour s’approvisionner, les supermarchés sont regroupés en cinq grandes centrales d’achat, qui sont donc en position d’oligopole et ont tout pouvoir pour négocier les prix à la baisse. De ce fait, les supermarchés exercent une véritable pression sur les agriculteurs et les éleveurs, qui ne parviennent pas à se rémunérer correctement, d’autant plus que la taille des exploitations est souvent plus petite et les rendements moins élevés en bio qu’en agriculture/élevage conventionnel.

Cette politique des prix bas conduit également les supermarchés à importer les produits les moins chers possible, c’est-à-dire de plus en plus loin, et dans les conditions de production que vous imaginez. Les tomates ou les poivrons bios d’Espagne, présents toute l’année sur les étals, d’où viennent-ils ? De la province d’Almeria (aka la mer de plastique), une région désertique où les légumes poussent sous serre, dans du sable où l’on verse des nutriments – bios ! – au goutte à goutte… Le tout en faisant travailler des immigrés dans des conditions illégales et indécentes. Allez, bon appétit !

La bio de supermarché : des produits comme les autres ?
Capture d’écran du documentaire « Produire bio, un business comme les autres ? » de Christian Jentzsch. Voici la mer de plastique d’où viennent certains de nos fruits et légumes, y compris bios.

En plus du caractère foireux de ces pratiques sur le plan éthique et environnemental, l’importation pose un problème de contrôle. Difficile, en faisant venir des produits de Chine, de s’assurer du respect de la réglementation bio ! Et les affaires d’arnaques et de fraudes se multiplient…

En clair, si les prix baissent, on s’éloigne toutefois de la philosophie du bio.

La grande distribution profite de la « démocratisation du bio »

En l’espace d’un an, le nombre de rayons dédiés au bio dans l’hypermarché où je me rendais occasionnellement a quadruplé. QUADRUPLÉ. C’est dire si les débouchés sont nombreux. La demande de produits bio a tellement explosé que pour l’instant, la production ne suffit pas pour y répondre.

Entre l’étoffement des rayons dédiés (notamment chez Carrefour – leader avec 20% des parts de marché, ou Leclerc, qui s’affirme de plus en plus sur ce segment), le lancement de magasins spécifiques (« Carrefour Bio » ou « Cœur de Nature » ouvert par Auchan), le rachat des leaders du marché par la grande distribution (le site Internet Greenweez racheté par Carrefour, la chaîne francilienne Naturalia acquise par le groupe Casino via Monoprix…), c’est tous azimuts que la bio de supermarché prolifère.

En théorie, on devrait se réjouir du développement d’une offre en bio globalement moins chère qu’en magasins spécialisés, et qui respecte pourtant le même cahier des charges et la même réglementation. Je suis pourtant assez sceptique quant à la soi-disant « démocratisation du bio »…

Rayon bio en supermarché

Les produits bio de supermarché : une bio au rabais ?

Quand on discute un peu de l’essor du bio, on se rend vite compte que personne n’est dupe. Tout le monde ou presque s’accorde à dire que les grandes surfaces s’y convertissent par opportunisme, parce qu’il y a un filon à exploiter et qu’elles auraient bien tort de s’en priver.

Pourtant, paradoxalement, les Français déclarent faire confiance au bio. Le terme renvoie une image positive, un côté un peu « gentil ». Il donne au consommateur échaudé par une kyrielle de scandales sanitaires l’impression de reprendre le contrôle de son assiette/de ses placards. Prenons la marque de distributeur Bio Village de Leclerc : les termes sont drôlement bien choisis, qui penserait spontanément que derrière un logo inoffensif se cachent des méthodes de production et de distribution identiques à celles de l’agriculture conventionnelle ?

Citrons bio de supermarché
Sérieusement, ils font pas rêver les citrons Bio Village de chez Leclerc, avec leur emballage inutile et la mention « Origine Espagne » ?

A priori, il n’y a pas de filière bio à deux vitesses : les règles sont les mêmes pour tout ceux qui demandent la certification. En revanche, il y a beaucoup d’incompréhensions sur ce qu’est véritablement le bio (je vous renvoie à l’article « 10 idées reçues sur la filière biologique« ).

Et c’est bien là le principal problème.

De plus en plus d’enseignes profitent de l’aura positive dont bénéficie le bio pour commercialiser des produits qui ne sont nullement en adéquation avec l’idée – un peu naïve – que s’en fait le consommateur lambda. Oubliez les petits paysans, le retour à la Terre, le soutien à l’économie locale et toutes les images un peu bucoliques qui vous viennent à l’esprit.

La réglementation européenne garantit des produits exempts de pesticides chimiques et d’engrais de synthèse, comportant au maximum 0,9% d’OGM (et 5% de non-bio dans les produits transformés). Voilà pour les différences avérées avec les produits dits conventionnels.

En revanche, la monoculture et les cultures hors-sol, les procédés pour accélérer la croissance des aliments au détriment de leurs qualités gustatives ou nutritionnelles, les importations lointaines, la précarité des travailleurs… ça se fait aussi en bio.

Concrètement, la grande distribution vend des produits ou aliments sans pesticides ou engrais chimiques et (presque) sans OGM, point. En dehors de cette garantie, il est parfois difficile de savoir ce qu’on achète.

Le supermarché, promoteur d’un modèle de consommation et d’alimentation unique et dépassé

Personnellement, je ne vais plus au supermarché. (Bon ok, sauf cas d’extrême urgence, du style détresse de PQ un dimanche matin) Pourquoi ? Parce qu’avec ses rayons interminables où on se perd, il symbolise vraiment tout ce qui cloche : un étalage de produits qui donne aux consommateurs l’illusion du choix, alors qu’ils sont insérés dans un système auquel n’existe aucune alternative de taille.

Le supermarché nous impose tout, et notamment le contenu de notre assiette, en se faisant la courroie de transmission directe de l’industrie agro-alimentaire (et depuis Cash Investigation, ça vous inspire moins, non ?) Ses rayons débordent d’aberrations nutritionnelles et de produits néfastes voire dangereux, auxquels nous sommes tellement habitués que nous ne voyons même pas à quoi pourraient ressembler d’autres options.

Où sont passées toutes nos variétés de fruits et légumes, de céréales, de légumineuses, d’herbes aromatiques ? Ne peut-on consommer autre chose que des céréales raffinées, de la farine de blé et du pain blanc ? Doit-on vraiment ramener chaque semaine chez soi suffisamment d’emballages pour construire un igloo en carton ?

Fréquenter d’autres lieux de consommation m’a permis de constater combien ce grand déballage m’était – la plupart du temps – inutile.

Bien sûr que non, la grande distribution n’est pas le suppôt de Satan. Ne versons pas dans la caricature : il existe certainement des produits bios (ou non, d’ailleurs) tout à fait corrects et qui se vendent en supermarché. Ceci dit, il est difficile d’en avoir la certitude. Et surtout, la grande distribution, c’est une philosophie à laquelle je n’adhère pas.

Le guide survie pour qui voudrait consommer bio au supermarché

Tout le monde n’a pas la possibilité ou l’envie de faire son petit marché, de se rendre en magasin spécialisé ou directement à la ferme, ni même de commander sur Internet. Si le supermarché est votre seule option ou si vous êtes un inconditionnel du caddie, comment limiter les dégâts ? Voici quelques pistes pour consommer mieux, même sous les néons :

  • Achetez local : Le fameux Made in France… Allez, je ne vous dis pas d’enfiler une marinière et de poser en couverture du Parisien, mais d’éviter les produits d’importation, moins bien contrôlés et dont l’acheminement entraîne plus d’émissions de gaz à effet de serre.
  • Évitez les produits transformés : Plats tout prêts, gâteaux, préparations culinaires… Dès que vous vous éloignez des produits bruts, il y a de grandes chances pour ce que vous achetiez contienne des additifs, du sucre ou du sel en excès… Plus le produit est transformé, moins vous savez ce qu’il y a dedans.
  • À défaut, lisez les étiquettes : Comme il est parfois bien pratique d’acheter des choses toutes faites, je vous conseille d’apprendre à décoder un peu les étiquettes. Ça peut sembler compliqué, mais il n’y a pas besoin d’un doctorat en chimie pour ça, et on apprend vite. Dans une liste d’ingrédients, les substances sont classées par ordre d’importance dans la recette. Vous risquez d’avoir quelques surprises…
  • Méfiez-vous du marketing bio : L’industrie agro-alimentaire a bien compris que vous vouliez du bio, du naturel, du sain, que ça fleure bon le terroir et l’amour de son prochain. Elle vous propose donc des packaging adaptés, avec des images et des mentions trompeuses en grosses lettres capitales. Aucune réglementation ne l’empêche de coller de grosses fraises charnues sur un paquet de céréales qui contient du sucre, des flocons d’avoines insipides et trois pétales de fraise desséchés (cf. point précédent : lisez les étiquettes !) MÉFIIIANCE DONC.

Sources / Pour aller plus loin :

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