En 2014, Intermarché débarquait avec sa campagne de pub pour les fruits et légumes moches. Et il faut dire qu’ils savent y faire, les mousquetaires. Ça fait 30 ans qu’une poignée de mal rasé(e)s martèlent que les fruits et légumes ne sont pas censés tous se ressembler, même sous la lumière dégueulasse des néons. Là, les mecs arrivent, ils mettent trois affiches avec des slogans bien troussés… Et bim, c’est limite si on regrette pas de ne pas pouvoir aller à la SPA adopter des fruits et légumes moches.
Peut-être que comme la grande distribution, vous avez récemment découvert qu’au naturel, les fruits et légumes ne sont pas toujours lisses et brillants. Pommes bossues, carottes trijambistes ou patates pleines d’excroissances… En fait, la nature ne prend pas le compas et l’équerre pour superviser la pousse des plantes.
Quand calibrage rime avec gaspillage
Les trois quarts des Français privilégient les grandes surfaces pour leurs achats alimentaires… Quand on ne voit jamais rien d’autre qu’un légume calibré et standardisé pour le supermarché, difficile d’avoir conscience du tri qui est fait bien avant la mise en rayon.
Chez le producteur déjà, seuls les fruits et légumes qui répondent aux canons de beauté sont sélectionnés. Les autres partent au compost, nourrir le troupeau ou tout simplement à la poubelle.
Ces standards ont imprimé dans nos têtes des modèles bien précis de ce à quoi doivent ressembler nos fruits et légumes. Modèles qui ne laissent évidemment pas place à une pomme siamoise ou une poire bossue. Alors, dès qu’un légume ou un fruit pousse hors gabarit… C’est carton rouge.
Si vous venez de l’apprendre, je ne vous jette pas la pierre… Bien au contraire. Car grandir avec les fruits et légumes du jardin ne m’a pas empêchée de réaliser à un âge (trop) avancé que les betteraves ne poussaient pas pelées et cuites dans des sachets plastiques.
Lutter contre le gaspillage alimentaire, une nécessité
Mais revenons au gaspillage alimentaire. Sur les 10 millions de tonnes de nourriture jetées chaque année en France, 50% sont des fruits et légumes. Et tout le monde a sa part de responsabilité :
Les consommateurs contribuent pour un tiers à cet énorme gâchis. Mais la (grande) distribution, par son action ou par les modèles qu’elle impose aux consommateurs, pèse aussi lourd dans la balance.
Alors, pour lutter contre le gaspillage alimentaire (et augmenter les revenus des producteurs), le collectif Les gueules cassées a mis en place un repère spécial « antigaspi ». Grâce à leur action, plus de 5 000 points de vente ont adopté les fruits et légumes moches en seulement quelques années.
Grâce à ce repère, les denrées hors calibre sont étiquetées et vendues au rabais. Ce qui arrange tout le monde : les producteurs et distributeurs qui vendent plus, les consommateurs qui paient moins.
Fruits et légumes moches, la révélation de la grande distribution
Promouvoir un produit qu’on a contribué à stigmatiser, c’est un comble. Mais comme souvent, la grande distribution ne rougit d’aucun paradoxe. C’est qu’il y a des débouchés, mes amis ! Avec 10 000 tonnes vendues la première année, les « gueules cassées » cartonnent, poussant le collectif à étendre la démarche aux céréales, au camembert, etc.
Pour les supermarchés, c’est une aubaine. Proposer des fruits et légumes « moches » permet de créer deux produits à partir d’un en segmentant le marché… Ce qui leur crée plus d’opportunités de vendre, tout en se parant de vertu.
Cette histoire de fruits et légumes moches, ça marche tellement bien qu’on pourrait réfléchir à d’autres trucs. Imaginez un peu la révolution dans le monde du travail si les moches pouvaient se faire embaucher 30% moins cher.
Ce serait la fin du délit de sale gueule. Même plus besoin d’être super sympa ou ultra-compétent, d’avoir de l’humour ou de dégager « un certain charme » pour être recruté. Non, on embaucherait seulement les moins chers, au motif qu’ils ne rentrent pas dans le moule ou ne font pas plaisir à regarder. Malin !
Quand la nature n’est plus la norme : un discours illogique
Pardon, je m’égare. Sinon, vous ne trouvez pas ce discours bizarre ? On a pris l’habitude d’opposer agriculture bio et agriculture dite « conventionnelle »… Comme si la première n’avait pas toujours précédé la seconde. Idem dans l’alimentation, avec ces produits bio qui s’apparentent à des caprices, alors qu’il n’y a rien de snob à refuser les pesticides chimiques.
Avec ce discours sur les fruits et légumes « moches », il se passe exactement la même chose. En instaurant un rabais sur des aliments parfaitement comestibles, on donne au consommateur l’impression d’acheter des produits de moindre qualité. Or rappelons-le, au naturel, les fruits et légumes sont bossus, biscornus… Et beaucoup plus goutus.
Comment peut-on constater par soi-même que toutes les poires ne ressemblent pas à une bouteille d’Orangina ? En plantant des fruits et légumes chez soi, ou en faisant ses courses auprès d’une AMAP, un magasin de producteurs, un drive fermier, ou tout autre lieu alternatif au supermarché.
Les fruits et légumes moches sont-ils à jeter ?
Bien sûr que non ! Même si elle permet à certaines grandes enseignes de faire (encore) un peu plus de beurre, cette « revanche des moches » a vraiment du bon. Elle met en évidence une forme de gaspillage moins connue que celle des invendus ou celle des produits périmés qu’on a oublié dans le frigo.
Tout un tas d’initiatives inspirées ont permis de mettre en lumière le gaspillage irrationnel des fruits et légumes non calibrés, dont le seul crime est d’être mal gaulés :
- Moi moche et bon, le jus de fruit anti-gaspi fait avec des laiderons, made in Alsace et naturel
- Simone Lemon, le restaurant parisien qui cuisine exclusivement les fruits et légumes moches
- Re-belle, la confiture de fruits pas beaux.
Cette logique existe ailleurs que dans l’alimentaire, comme lorsque les enseignes vendent moins cher les produits qui ont un défaut d’emballage. C’est le cas de Léa Nature, par exemple.
Depuis février 2017, suite à la loi anti-gaspillage, les supermarchés n’ont plus le droit de jeter les denrées comestibles (et encore moins de les rendre impropres à la consommation en les aspergeant généreusement d’eau de Javel). Toute enseigne d’une surface supérieure à 400 m2 doit signer une convention avec une association caritative qui distribuera gratuitement ces invendus. C’est une belle avancée, aussi bien pour la lutte contre le gaspillage que pour la solidarité.
Reste à savoir quand est-ce qu’on arrêtera de manger des patrons de fruits et légumes. Et je vous le dis, c’est pas gagné vu qu’on vient d’inventer les pastèques carrées prêtes à être rangées…


Super article et ça montre bien qu’il y’a toute une (ré)éducation à faire au niveau des consommateurs aussi
Moi, ils me dérangent pas les légumes moches, par contre certains sont chiants à éplucher.
Mais bon, c’est mieux les manger que de les jeter !
En effet, les carottes à trois pattes ne sont pas simples à éplucher 😉